Terré dans un coffre sous des couvertures, il entendait les hurlements du combat, les cris d'agonie et la jouissance farouche des vainqueurs. Ces cris ne l'avaient jamais quitté même dans le silence du monastère où il avait trouvé refuge. Une rage sourde le rongeait et il savait que dès qu'il aurait atteint l'âge d'homme il partirait à la recherche de ceux qui avait volé la vie qui devait être la sienne. Chaque prière se muait en un complot muet, les années passaient et il ne doutait pas de sa foi, non pas en Dieu, mais en Mars vengeur.
Quitter ce refuge monacal lui sembla naturel, c'était un jour de pluie mais il souriait à l'ondée comme à un deuxième baptême. Le début de sa quête s'amorçait et il croyait être la main de Dieu pour punir les démons du passé. Ses pas le menèrent d'abord au cimetière familial, il comprit en voyant les noms que tout son village avait périt, tous sauf une personne. La seule dont il garda un souvenir de douceur et de paix, c'était une enfant à l'esprit simple et dont la lenteur ressemblait à une délectation de l'instant, un esprit à part qui ne paraissait pas voir la noirceur du monde. Comment cet être qu'on qualifiait d'imparfait avait-il eu le droit de vivre ? Il se mit à la chercher, il ne se rappelait pas de son nom, juste de sa différence. En allant dans les tavernes, il n'eut guère d'information, tout le monde disait la même chose : on ne sait pas ce qu'elle est devenu la bougresse ! Elle était la moins utile et c'est elle qui avait survécu.
Son coeur endurci souffrait d'entendre de tels propos, cette enfant n'avait rien fait de mal, elle avait le droit de vivre, même une vie qui paraissait superflue. Sa haine des ennemis se transformait en un dégoût de l'homme en général, elle seule lui paraissait pure et il se jura de la retrouver en la protégeant du monde hostile. Il n'eut pas à la chercher, elle lui apparut un matin comme un rêve à l'odeur de lait. Il dormait dans une étable, se demandant où ses pas le mèneraient, quand il entendit une vache meugler sans conviction. Il souriait sans même avoir la force d'ouvrir les yeux, savourant ce moment de douceur animale, quand il entendit une voix venue du fond de son enfance lui dire : "tais toi la vache, y'a mon ami". Mon ami ? Oui, elle se rappelait son visage d'enfant à travers son faciès d'homme, elle se souvenait de sa gentillesse enfantine et ignorait la transformation de son coeur. Il se leva d'un bond et la vit face à lui, elle portait un seau de lait et lui souriait, d'un sourire timide et grimaçant, elle était restée une enfant à jamais dans cette expression. Il but son sourire puis son lait et lui demanda de lui raconter son histoire. Elle ne savait que lui dire, on l'avait amené ici et elle avait dû faire ce qu'on lui demandait. Son réconfort lui venait de la chaleur des animaux qui lui soufflait dans le cou et la faisait rire. Elle ne montrait pas de rancoeur, pas de haine et il comprit que sa sagesse avait plus de valeur que l'intelligence qu'il croyait avoir.
Il la suivit dans la maisonnée et fut surprit de ne voir qu'une vieille femme. Où étaient les hommes qui avaient fait d'elle leur servante ? Elle lui expliqua qu'un jour tous les soldats s'étaient rassemblés peu de temps après leur grande victoire et lui avait dit qu'elle avait intérêt à trouver suffisamment à manger pour eux tous. Malheureusement, elle n'avait que sa vache et ses poules, le cochon étant mort quelques jours auparavant. Elle se dit que le cochon était toujours apprécié lors d'un repas et que dans son état il ne crierait pas lorsqu'on le découperait, elle le déterra donc, le cuit et le servit aux rustres et à son maître. Il moururent tous le lendemain de ce repas plantureux mais avarié. Elle l'avait vengé de tous les guerriers sans même le désirer. Il ne lui restait plus qu'à l'aimer, elle la vengeresse innocente aux mains douces comme le lait.



